Memphis design ou la création sans limites

Le phénomène culturel des années 80, le Memphis Design a investi une ancienne prison bordelaise, le temps d’une exposition : Memphis Plastic Field au musée du design et des arts décoratif de Bordeaux. Revenons ensemble sur un mouvement créatif hors normes et un style graphique que l’on peut retrouver dans les tendances de ces dernières année.

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Le groupe Memphis photographié sur le ring Tawaraya conçu par Masanori Umeda, 1981 © Studio Azzurro – Propriété Memphis Sr

Memphis : un collectif de designers affranchis de toutes conventions

L’envie commune de Memphis Design était de travailler en abolissant toutes limites créatives dictées par l’industrie et d’assumer à travers le design une nouvelle vague expressive, libre de toutes contraintes, avec de nouvelles formes, de nouveaux motifs et de nouveaux matériaux. Ainsi, le mouvement est devenu un symbole presque mythique du “New Design” et son influence est toujours assez forte dans de nombreux domaines de production et et au-delà.

Le collectif Memphis design est fondé à Milan (d’où le nom memphis milano) le 11 décembre 1980 par Ettore Sottsass. Ce groupe été composé de plusieurs designers, d’horizons et d’influences différentes, mais qui travaillaient tous avec une même philosophie et avec pour colonne vertébrale le designer Ettore Sottsass.

Après avoir exposé dans des villes telles que Londres, Chicago, Milan, Los Angeles, Montréal, New York, Paris, Tokyo, Memphis fût dissous en 1988. Le groupe était à l’époque l’image de l’innovation dans le design Italien. Très accès sur la mode et se rapprochant de mouvements artistiques tel que le Pop Art, les designers exploitaient une gamme de couleurs, de motifs et de formes très large. L’objectif étant de casser les codes du design, ils s’attellaient à mélanger les styles, les couleurs et les matériaux. Mais ils ne s’arrêtaient pas simplement là et leurs conceptions étaient tout sauf traditionnelles. Ils ont donc commencé par construire des objets sans se soucier des structures basiques afin d’exprimer des états intermédiaires. Leurs meubles assemblaient plusieurs surfaces, textures, matières et couleurs, et représentaient donc un mélange de possibilités ainsi que la variabilité des pièces qui les composaient. Pour le groupe, aucune matière n’est plus noble qu’une autre. C’est comme ça que l’on retrouve dans leurs collections une table marbre et fibre de verre, version strass et paillettes vert émeraude : La table basse Park Lane (Ettore Sottsass, 1983) et son fauteuil assorti Roma (Marco Zanini, 1986).

Le 18 septembre 1981, Memphis fit sa première exposition dans la galerie Arc 74 à Milan. Le groupe a donc dû fournir un gros travail de production sans aucune aide de la part d’un studio par faute de moyens. Ils ont tout de même réussi à exposer 31 pièces de mobiliers comprenant des horloges, des lampes et des céramiques devant 2500 visiteurs. Suite à ça, Memphis s’associa à l’homme d’affaires Ernesto Gismondi qui devint président et actionnaire majoritaire du groupe. Afin d’entrer sur le marché de l’international en conservant son image décalée, le groupe présenta ses produits en les accompagnant de musiques rock qui symbolisaient de la pure provocation. L’exposition créa une vague d’intérêt pour le public qui s’intéressa à leurs produits reconnus pour être insaisissables, évanescents, consommables, et surtout particulièrement inutiles. Une manière pour eux de devancer le système de production en imaginant non pas ce dont le public avait besoin mais ce dont il avait envie.

Découvrir : Le catalogue de leurs pièces les plus emblématiques.

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Beverly, Ettore Sottsass, 1981.
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Park Lane, Ettore Sottsass, 1983.

Focus sur Ettore Sottsass : la grosse tête du collectif de designers.

Pour Ettore Sottsass, la fonction des objets est au coeur de sa réflexion et il veut élargir la porté de ceux qu’il crée. Parce que, selon lui, d’un objet «on ne connaît jamais la véritable fonction. On sait à quoi l’objet sert mécaniquement, mais on ne sait pas quel impact il aura sur la société». Dit autrement, toujours avec ses mots : «Quand on essaie de définir la fonction d’un objet, cette fonction nous échappe car elle est la vie même. La fonction est en définitive le rapport qui existe entre l’objet et la vie.»

Sur ce meuble on retrouve des étagères inclinées, une tringle en métal surplombé d’une unique ampoule rouge, qui est plus là pour équilibrer la structure, que pour éclairer. En effet les structures d’Ettore Sottsass étaient toutes étudiées, de manière à rendre stable un design instable./p>

Memphis Plastic Fields : une exposition d’esprits créatifs libres dans une prison.

L’exposition du MADD-Bordeaux, s’inscrit dans le cadre de la saison culturelle de la ville démarrant en juin 2019. Elle a pour thématique la liberté. Ainsi, quoi de mieux que l’exposition d’un groupe de designers sans aucune limite, libres d’exprimer leur art dans une prison, soit l’antonymie de la liberté. “Exposer Memphis aujourd’hui, c’est rendre hommage à cet élan de liberté, au moment où la ville entière en célèbre le concept. Memphis, c’est un souffle de liberté qui a remis la culture démocratique au cœur des enjeux, qui a réintégré au premier plan ce que les règles d’un design élitiste rejetaient, à savoir l’ornement et la décoration, en favorisant également la spontanéité, la sensualité et l’humour.” – Guide de l’exposition, Memphis Plastic Field, madd-bordeaux.

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schéma de l’agencement d’espace au madd bordeaux
Carlton au madd-bordeaux et Carlton aux Galeries Lafayette des champs Elysées

La pièce maîtresse de cette exposition c’est Carlton. Carlton, oeuvre d’Ettore Sottsass, tantôt bibliothèque, étagère, meuble-cloison, totem, en réalité on ne sait pas vraiment quelle est la fonction principale de cette pièce, tout comme beaucoup d’autres conçues par Sottsass. Cette pièce portant le nom d’un grand palace, fait partie de la première collection Memphis Design et est composée de bois stratifié et de plastique. On a l’impression que les couleurs sont disposées aléatoirement sur les différentes parties de la structure, pourtant sa construction est tout en symétrie.

On retrouve également un des motifs favoris de Sottsass : le motif bactério, que l’on va retrouver dans le design graphique. L’exposition Memphis Plastic Field a d’ailleurs utilisé ingénieusement le design et la silhouette de cette célèbre pièce pour construire la scénographie de l’exposition dans cette ancienne prison.

En ce qui concerne le reste de la scénographie de l’exposition, elle s’est articulée dans “une jungle de plantes noires conçues pour attirer l’attention des visiteurs sur les couleurs et les formes audacieuses qui ont permis à Ettore Sottsass et aux autres co-fondateurs de Memphis de marquer de manières indélébile le paysage du design”.-IB Studio – Isabella lnvernizzi et Beatrice Bonzanigo Memphis Plastic Field réunit plus de 160 oeuvres iconiques, qui ont été conçues entre 1981 et 1988 par 20 designers différents, comme :

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Tawaraya, ring de boxe en bois, tatami et soie, par Masanori Umeda, 1981.
Bertrand, buffet en bois et métal, par Massimo Iosa Ghini, 1987
Ettore Sottsass, “Suvretta” Bookcase. George James Sowden, “Unknown” Table. Michele De Lucchi, “Riviera” Chairs. Ettore Sottsass, “Treetops” Floor Lamp. Photo © Jacques Schumacher
Super, Lampes en tôle d’acier peinte et plastique, par Martine Bedin, 1981.

Tawaraya

Tawaraya, ring de boxe en bois, tatami et soie, par Masanori Umeda, 1981. Elle porte le nom d’un célèbre hotel de Kyoto et est aussi un meuble-objet ayant plusieurs fonctions possibles, proposées par son designer. Tawaraya peut-être “un sanctuaire pour réfléchir sur le néant, le ciel, la tristesse, la vie ; un lieu pour une cérémonie, une fête, une saison, la joie ; un espace de dialogue, pour le plaisir, la sagesse ou un banquet ; un lit pour la nuit, l’amour, le coeur ou le rêve. Umeda, a définit 4 fonctions principales à Tawaraya, comme les 4 angles de la structure, composé de 4 lampes et de 4 coussins de soie.

Bertrand

Bertrand, buffet en bois et métal, par Massimo Iosa Ghini, 1987. C’est une pièce impossible à positionner contre un mur, car elle a des ouvertures sur chacun de ses côtés. C’est donc un meuble qui doit être mis en scène et qui doit être la pièce maîtresse de l’espace dans lequel il se trouve.

Pierre

Pierre, table en stratifié plastique et bois peint, par George Sowden, 1981. “Memphis voulu insuffler une nouvelle vie au mot “design” … Ce qui me séduit dans tous les objets Memphis, c’est leur humour.” – Karl Lagerfeld, catalogue de la vente aux enchères de sa collection Memphis, 13.10.91.

Super

Super, Lampes en tôle d’acier peinte et plastique, par Martine Bedin, 1981.Si Memphis attire plus d’attention qu’elle ne réalise de ventes dans les années 1980, la lampe Super de Martine Bedin est un best-seller qui fait exception.

Casablanca

Casablanca, buffet en bois et stratifié plastique, par Ettore Sottsass, 1981. “Comme le souligne l’un des membres du groupe, Michele De Lucchi, dans une interview en 1985 : « Une bibliothèque d’Ettore Sottsass suffit à meubler une pièce ». Casablanca fait partie des pièces emblématiques de la première collection Memphis.” – Guide de l’exposition, Memphis Plastic Field, madd-bordeaux. Cette pièce est aussi impressionnante pour sa structure que pour son habillage, en effet le motif dont elle est remplie nous empêche presque de distinguer les poignées des tiroirs et des placards.

Le mouvement memphis, plus qu’un style de design d’objet : un mouvement créatif et artistique qui a touché de nombreux domaines

“L’exposition Memphis Plastic Field est riche de plusieurs pièces iconiques de ce collectif de designers. Elle permet de se rendre compte de leurs influences depuis les années 80, jusqu’à nos jours dans tous les domaines du design : design d’objet, mais aussi design graphique. Il est intéressant de voir que les designers du collectif Memphis avaient pour la plupart une production plus standardisée en parallèle, pour les marques comme Olivetti. Memphis c’était un peu le laboratoire créatif, le lieu des possibles, où ils s’affranchissaient des règles et des contraintes afin de pousser leur démarche à l’extrême et bousculer les habitudes. La prise en compte de l’inutile et du futile pour créer des meubles qui “marquent” l’oeil et un principe qui peut être intéressant dans le contexte d’une commande, à condition d’avoir le client adapté.” – Julien Cabane, Graphiste, Webdesigner, ITI Communication.

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